Comme on vient de le voir, le risque est grand pour que des jeunes institutionnellement marginalisés recourent à la somatisation du conflit vécu ou aux déviances en générale comme ultime recours. Et si certains adolescents ont choisi la violence comme modalité expressive en réaction à leur désarroi, d’autres heureusement n’ont pas succombé à ces modalités mortifères d’affirmation de soi. En effet, malgré l’absence de perspectives et les difficultés d’adaptation, beaucoup de jeunes, et ils sont les plus nombreux, arrivent à élaborer un discours cohérent sur eux-mêmes et sur ce qu’ils veulent être, un discours sur lequel les processus sociaux en cours ont apparemment très peu de prise et très peu d’influence. En effet, dans un travail sur les structures identitaires chez l’adolescent algérien (Nini, 1997), nous avons pu constater que la plupart des sujets interrogés se définissent tout simplement comme étant des jeunes: «je suis un jeune», «je suis une jeune fille», chose qui prouve bien qu’il y a un dépassement de la dimension sociale et des identités attribuées. En fait, il s’agit bien là, comme le dit Malewska-Peyre (1990, p.111) d’une «stratégie intégrative» qui permet à un jeune de se définir d’être soi, d’avoir une identité propre sans avoir besoin de faire référence à une quelconque identité attribuée.
Ce qui est tout aussi remarquable, c’est que malgré toutes les difficultés auxquelles ils sont confrontés, malgré le chômage, malgré les inégalités, de plus en plus, flagrantes, malgré l’absence de repères, malgré le manque d’alternatives sociales, il y a, chez la majorité des adolescents interrogés, une vision plutôt positive de l’avenir avec des projections très enthousiastes. En effet, la quasi-totalité des sujets interrogés, qu’ils soient scolarisés ou non scolarisés, quel que soit, par ailleurs, leur sexe, leur situation sociale ou leur statut, font preuve d’un grand optimisme et ont même des projets d’avenir tout en espérant concrétiser leurs aspirations. En somme, une vision assez optimiste de l’avenir avec des aspirations très constructives et ce, malgré la conjoncture actuelle éminemment défavorable.
Cependant, malgré cet optimisme clairement affiché, malgré tous les espoirs qu’on peut fonder sur une amélioration des conditions socio-économiques avec, à la clé, un avenir plutôt clément, il reste, malgré tout, une certaine inquiétude que l’on pourrait attribuer à la conscience qu’ont ces jeunes des difficultés que traverse le pays et qui conditionnent, quand même, leurs projections dans l’avenir. Cette conscience des difficultés sociales et économiques que traverse le pays s’est souvent traduite par des souhaits d’amélioration de la situation actuelle en Algérie, des aspirations à ce que l’Algérie sorte un jour de la tourmente pour offrir à ses enfants un avenir prospère.
Ainsi, malgré des projections positives et malgré l’espoir d’une vie meilleure, les jeunes semblent tout à fait conscients de la situation toute particulière que traverse le pays. De même, ils semblent aussi très bien avertis des conditions de vie qui leur sont imposées, des restrictions auxquelles ils sont quotidiennement confrontés et de la quasi inexistence d’infrastructures d’accueil qui répondent à leurs besoins. Cet état de choses, cet abandon dans lequel ils sont, ce manque d’intérêt pour la condition des jeunes en Algérie, les jeunes en sont, en fait, parfaitement conscients et ils l’interprètent avec beaucoup d’humour, un humour assez amer qui dénote, d’ailleurs, d’une grande lucidité et d’une conscience élevée des conditions de vie qui leur sont imposées ainsi que l’état d’indigence de leur vécu quotidien. Cette lucidité et cette conscience sont traduites dans les faits par un terme qui résume, à lui tout seul, tout le marasme et le désarroi de cette jeunesse, il s’agit du terme «hittiste» (littéralement celui qui tient le mur ou celui qui est adossé au mur). Ce terme est, en fait, une image fidèle de la situation quotidienne du jeune Algérien contraint de passer son temps adossé aux murs de son quartier. En effet, qu’ils soient scolarisés ou non, en dehors de l’école et du domicile familial, les jeunes passent le plus clair de leur temps à squatter les cages d’escaliers de leurs immeubles et à «tenir les murs». Le terme «hittiste» inventé par ces jeunes en quête d’espace à investir montre donc clairement qu’ils ne se trompent pas du tout sur leurs conditions et qu’ils en sont parfaitement conscients.
Cette conscience des conditions de vie qui leur sont imposées se traduit, d’ailleurs, par des sentiments et des émotions souvent négatifs, des sentiments de «malvie», de dépression, de vide. Même si cela traduit une tendance générale à l’adolescence, tendance que Kestemberg, notamment, attribue aux bouleversements typiques de l’adolescence induits par la poussée pubérale et tout ce qu’elle implique comme remaniements au plan de la relation au corps propre et aux imagos parentaux, et même si d’une certaine manière nous pouvons attribuer ces sentiments aux problèmes particuliers liés à la crise pubérale et à l’adolescence, il reste que, s’agissant de l’adolescent algérien, le dénuement de son environnement, l’incompréhension à laquelle il est confronté, le hiatus extraordinaire entre ses aspirations et la réalité qu’il vit au quotidien, tous ces facteurs désarmeraient et déprimeraient le plus optimiste d’entre eux.
Livrés à eux-mêmes, réduits à squatter les porches des immeubles, ou à rester adosser à longueur de journée aux murs de leurs quartiers, pour faire face et pour ne pas succomber aux autres formes mortifères d’affirmation de soi, il reste à ces jeunes, auxquels on a confisqué même leurs rêves, à ces jeunes qui ne rêvent plus, une seule idée en tête, en fait le seul rêve que ce système a échoué à leur confisquer: fuir ce pays, quitter l’Algérie dans le but d’une situation meilleure en Europe, au Canada ou même en Australie.
Ce désir de fuir l’Algérie est tellement d’actualité qu’une émission lui a été consacré par l’unique chaîne de télévision algérienne. Cette émission a, en fait, abordé la «fuite des cadres», la «fuite des cerveaux». Si cette émission avait pour objectif avoué de démontrer que les cadres formés en Algérie pouvaient rivaliser par leurs compétences avec les meilleurs spécialistes sortis des grandes universités européennes ou américaines, il reste qu’elle démontre aussi clairement le marasme réel que vit l’ensemble de la population algérienne tous âges confondus. Si cette émission se voulait élogieuse à l’égard des compétences algériennes reconnues à l’étranger, elle ne démontre pas moins une réalité autrement plus amère, celle de la fuite purement et simplement de millier de jeunes Algériens vers l’étranger, dans l’espoir d’une vie meilleure.
Ainsi, en l’absence d’infrastructures d’accueil et de loisirs, beaucoup de jeunes songent ou plutôt rêvent d’obtenir le fameux visa pour l’étranger, le visa de tous les rêves; sinon, en l’absence d’autres perspectives et à cause de la retraite anticipée à laquelle ils sont contraints, comme l’écrit Rouag (op.cit.), retraite qui leur ôte leur raison de vivre et parce qu’ils ne se sentent plus désirés ni dans leur vie intime, ni dans leur existence sociale, ils finissent par éprouver d’intenses sentiments de solitude et de désespoir, sentiments qui les poussent à vouloir donner corps, coûte que coûte, à ce rêve impossible en jouant avec leur vie pour se prouver, à eux-mêmes et aux autres, qu’ils méritent d’exister.
Flirtant avec la mort, sur de frêles esquifs, ils n’ont plus d’autres choix que de brûler leur vie pour ainsi dire et le terme utilisé ne signifie rien d’autre que ce qu’il veut bien signifier «harraga». Brûler quoi? Sinon leur propre vie.
S’il y a quelque chose à retenir de ce qui vient d’être exposé, c’est tout d’abord le fait que l’adolescence est d’abord et avant tout une transition. C’est un passage entre l’enfance et l’âge adulte. N’étant plus un enfant et pas encore un adulte, l’adolescent vit une période transitoire caractérisée par un double mouvement, lui-même caractérisé, comme le rappellent Marcelli et Braconnier (1999), d’une part par le reniement de l’enfance et d’autre part, par la recherche du statut d’adulte: double reniement qui constitue l’essence même de la crise que traverse l’adolescent.
Cette crise que traverse le jeune le pousse souvent à adopter des conduites à la limite de la marginalité dans une quête éperdue de ses propres limites et l’amène, parfois même, à vouloir interroger ce signifiant ultime qu’est la mort dans une prise de risque insensée. En ce sens l’adolescence peut aussi être un mouvement transgressif. Transgresser c’est passer outre, c’est interpeller l’ordre établi. Et c’est parce que l’adolescent n’est pas un individu normé mais quelqu’un qui crée ses propres normes, qu’il est amené, non seulement à se remettre en question, mais à interpeller les règles dans un mouvement transgressif et provocateur dans le but de rompre avec le monde de l’enfance et s’imposer dans un nouveau processus de négociation de nouvelles normes, ce que Coslin qualifie de transgression dynamique parce qu’elle permet au jeune de progresser. Cependant, pour que ce mouvement transgressif et dynamique de négociation puisse aboutir, il faut que la transaction en question ait lieu dans un espace transitionnel cohérent, un espace structuré et structurant pour l’identité du jeune. Or, comme nous l’avons vu, l’espace du jeune Algérien d’aujourd’hui est loin d’offrir aux jeunes ce cadre sécurisant apte à contenir ce mouvement transgressif qu’est l’adolescence. Et faute de cadre adéquat, de moratoire constructif qui lui permettent de se préparer aux engagements adultes, l’adolescent algérien risque de rester figé à jamais dans cette espace transitionnel, dans cette impossible transition avec pour seule modalité expressive la transgression et les conduites de tous les risques.
Mohamed-Nadjib Nini, Université Mentouri - Constantine/ Quotidien d'Oran
Références:
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Boucebci, M. (1978),
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Coslin, P.G. (2002).
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Gutton, P. (2000),
Huerre, P.,
Kestemberg, E.
Lebreton, (2000)
Lewin, K. (1951)
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Nini, M.N. (1985),
Nini, M.N. (1997),
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Pirlot (2001),
Rouag, A. (2002)
Salmi, S. et Aït Mohand A. :
«Adolescence algérienne.
À propos d’une pseudo-spécificité»,
Carnet/PSY,http://www.carnetpsy.com/
archives/dossiers/Items/Algerie/p2.htm,
Selosse, (1998a)
Shaver,
Quotidien Liberté du 29 mai 2004



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