Par Aboubakr Jamaï
Des voix multiples se lèvent aujourd´hui pour proclamer qu´il est temps de mettre fin à la crise qui marque les relations entre le Palais et une partie de la presse dite indépendante. Et chacun y va de son analyse, de ses propositions, invoquant le respect dû à tel ou tel personnage ou au manquement à la déontologie. Ce mot est devenu magique et accusateur ces derniers temps car il fait de la presse, qui n´est pas en odeur de sainteté dans les hautes sphères, la vraie coupable des malheurs qui lui arrivent. Pour ces tenants du «très politiquement correct», cette presse «impertinente», «excessive» n´a que ce qu´elle mérite. Mais, par charité, il faut intercéder en sa faveur, «quémander» son pardon et supplier qu´on veuille bien oublier ses égarements !
En fait, cette presse «pestiférée» que l´on voudrait voir disparaître à jamais constitue pour ces «âmes charitables», un miroir brisé où ils redécouvrent, pour nombre d´entre eux, leurs compromissions, leur veulerie du temps de Basri et dont le slogan a été et demeure : «Allah yanser men sbah». Ils n´oublient certainement pas comment ils avaient accouru pour assister au premier Colloque national sur l´information et la communication, l´actuel ministre de la Communication en tête, organisé par le ministre tout-puissant de l´Intérieur et de l´Information d´alors ! A ces «conciliateurs», il y a lieu de rappeler quelques vérités, à savoir que le Maroc n´est pas un pays démocratique, que c´est une monarchie absolue où le roi dispose de tous les pouvoirs et où le fait du prince est omniprésent ; qu´il n´y a pas de gouvernement réel, mais seulement des hauts fonctionnaires, simples exécutants, toujours sous haute surveillance : que les vraies décisions sont prises ailleurs et que, souvent, les «ministres» sont placés devant le fait accompli. Sans parler des ministres de souveraineté qui n´ont pour unique donneur d´ordres que le souverain lui-même ou ses conseillers.
En outre, le Maroc est un pays où il n´y a pas de justice indépendante. Rappelons qu´il n´existe qu´une autorité judiciaire et non un pouvoir judiciaire. Que cette autorité est aux ordres du pouvoir exécutif ou plus exactement d´une frange très restreinte de ce pouvoir, une justice où les PV de la police ont force de loi et qu´ils ne sont donc jamais remis en question. Une justice où un juge et un procureur n´ont aucune autorité sur la DST ou la PJ qui, selon ses textes, doivent leur être soumis. C´est dire si tous les discours tenus sur la presse et sur la liberté d´expression relèvent du fantasme. Les journalistes ne sont que des prisonniers en liberté provisoire à l´instar, d´ailleurs, de tous leurs concitoyens qui sont tous coupables tant qu´ils n´auront pas prouvé leur innocence. Alors, vous savez, déontologie ou pas ! Ceux qui se gargarisent de ce mot savent qu´il suffit d´un simple coup de téléphone pour qu´ils disent tout et son contraire. A défaut, ils seront sanctionnés et mis au pas. Au nom de quoi ne doit-on pas parler du roi, critiquer sa politique alors que lui-même affirme qu´il exerce une monarchie exécutive. C´est dire qu´il assure l´entière responsabilité de ses décisions, de ses actes, qu´il doit donc en être comptable. Demander des comptes n´est nullement manquer de respect. Pour un citoyen, et à plus forte raison pour un journaliste, commenter, critiquer, demander des comptes est non seulement exercer un droit mais c´est remplir un devoir. Lorsqu´un chef d´Etat refuse d´être critiqué, refuse de rendre des comptes sur ses actions, il insulte les citoyens, les humilie et rompt le pacte qui le lie à eux. Nul n´est parfait. Nul n´est infaillible. Et le plus souvent, le courage politique réside dans le fait de reconnaître que l´on s´est trompé. Les chefs d´Etat se doivent, eux aussi, d´obéir à une déontologie, celle qui respecte le citoyen, qui lui reconnaît son droit à la critique, au débat. Il n´y a ni lignes rouges, ni sujets tabous, ni interdits. C´est dire qu´en tant que citoyen, j´ai le droit de discuter du Sahara et de la politique suivie sans pour autant être taxé de traître. C´est dire qu´en tant que citoyen, j´ai le droit de parler de la monarchie et de critiquer certaines de ses options, de ses décisions, de sa gouvernance. Cest dire qu´en tant que citoyen, j´ai la liberté de conscience. Et seule la loi, et une loi juste, doit trancher tout différend qui m´opposerait à l´Etat. Car il ne suffit pas qu´il y ait loi, faut-il encore qu´elle soit en adéquation avec le droit international et les droits humains. Son application doit être juste et s´exercer d´une manière indépendante de tout autre pouvoir. La liberté d´expression et l´existence d´une presse indépendante sont tributaires d´une réforme en profondeur du mode de gouvernance dans notre pays. En un mot dans une réelle réforme constitutionnelle.



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