En France, le politique est omniprésent, omniscient et omnipotent : sa primauté est établie en toute chose et en toutes circonstances. Tout passe par le politique et tout revient au politique. L'Etat règne sur tous les pans de la société et, comme chacun le sait, « qui trop embrasse, mal étreint ». Pendant longtemps, les mots et les déclarations politiques ont servi d'alibis à cette étreinte qui corsete. Bienvenu donc au concept du moment d'une « politique de civilisation » revisitée, si les mots et les choses seront accordés.
Depuis que ce concept a été jeté dans l'espace public lors des vœux présidentiels, les intellectuels ont retrouvé de la voix et un visage, Edgar Morin, l'initiateur du concept. France Inter a donc invité le philosophe Alain Finkielkraut pour un décryptage, le Jeudi 10 Janvier. Ce qui était déjà heureux en soi, car cela a permis de vérifier que là où le politique s'arrête dans le déclaratif, la réflexion philosophique prend le relais pour l'explication. Alain Finkelkraut, on peut l'estimer ou pas, mais on lui reconnaît une autorité intellectuelle. Même s'il a reconduit, dès le début de l'émission, la thèse chiraquienne du « bruit » et des « odeurs » en parlant de Villiers-le-Bel dont il rapporte le témoignage d'un travailleur (béninois d'origine) qui s'est plaint des nuisances sonores des jeunes des banlieues qui font un bruit infernal la nuit avec leurs mini motos, et les « escaliers qui sentent le riz ». Avouez que pour un philosophe, parler ainsi de l'alimentaire et d'un de ses symboles universels, le riz, ne manquait pas de sel. La suite n'est pas banale non plus, puisque le philosophe en a déduit qu'il s'agissait là d'un exemple de « décivilisation en acte » : l'impunité civile. Je ne sais toujours pas s'il pensait aussi que la cuisson du riz devait être punie ou interdite dans les cités.
Deuxième exemple donné par le philosophe pour illustrer le processus de décivilisation, le cas de l'artiste équestre Bartabas, qui s'est livré à des actes de vandalisme du matériel à la DRAC, pour cause de gel d'une partie des subventions de son Académie qui traverse une mauvaise passe financière. L'intéressé a fait la garde à vue pour cela. Invitée la veille, la Ministre de la Culture, Christine Albanel, avait d'ailleurs annoncé, sur cette même antenne, que la plainte contre le sieur Bartabas était maintenue. Alain Finkielkraut ne l'a pas dit, mais on l'aura compris : se faire Justice soi-même va à l'encontre de tous les codes de procédures civiles rédigées depuis Napoléon. Ce que le philosophe n'a pas dit également, et pour cause, est que, la vie de la cité ne peut pas être régie uniquement par le Juridique et l'Administratif. La Morale doit y avoir toute sa place. Là, le philosophe a eu cette phrase péremptoire : « les acteurs mis en cause ici doivent arrêter de se décharger de leurs propres turpitudes sur les politiques ». Selon Alain Finkielkraut, la morale tend à devenir un alibi de ce qu'il faut bien qualifier de délits. Une telle affirmation ignore le cynisme généralisé de la négociation publique. Que dans une République, l'attribution des subventions publiques soit encore uniquement le fait du Prince abrité derrière la barrière du « pouvoir discrétionnaire » dont nul ne peut définir les contours, pose un véritable problème démocratique. Les décideurs se comportent comme si l'argent public leur appartenait à eux et à eux seuls. Ils ont droit à tous les gaspillages voire à tous les pillages des fonds publics (cf le scandale du logement du Directeur du Cabinet démissionnaire du Ministre du Logement) et dans le même temps, ils légifèrent sur les subventions publiques selon leur bon vouloir. Il est clair qu'on est là en plein régime administratif de décivilisation. Du reste, bien après le scandale, la Ministre de la Culture a cru bon de préciser qu'il y aurait eu une erreur dans la communication du montant de la subvention à Bartabas. En fait, le Directeur de la DRAC a annoncé à l'intéressé un montant inférieur au montant réajusté entre temps, par la magie de la prise de décision administrative.
Comprenne qui pourra.
Troisième et dernier exemple donné par le philosophe, le mauvais goût de Thierry Ardisson qui dans une récente émission a décerné les « Alliens d'or » pour les morts de l'année 2007 : Pavarotti, Serrault, le Cardinal Lustiger, Raymond Barre... Les invités votaient pour « la mort qui les avait le moins affligés ». And the winner is Le Cardinal. Décidément, du très mauvais goût. Dans le langage du philosophe Alain Finkielkraut cela donne une expression savoureuse : « l'hilarité comme irruption des convulsions et des pulsions basses » est un acte de décivilisation. « Zéro de conduite » donc.
Ici, il était important de rappeler les conditions dans lesquelles la civilisation est apparue. D'abord, à la Renaissance (au 15ème siècle) avec la culture et l'expérience des belles choses. On sait que l'Art y a atteint son apogée. L'urbanisation des villes y a pris son essor.
L'architecture y gagna ses lettres de Noblesse, sous l'impulsion des Beaux-Arts. Le concept de civilisation a retrouvé du sens avec les Lumières (18ème siècle) qui ont préparé la Révolution. La résurgence de ce concept aujourd'hui sonne un peu comme une « Recherche du temps perdu » qu'Alain Finkielkraut a voulu nous faire partager en prenant soin de prendre avec lui un volume complet de la « Recherche » de Marcel Proust qui repose, selon le philosophe, sur « l'idée des plaisirs difficiles ». C'est quoi les plaisirs difficiles ? C'est la Culture. C'est l'effort et le plaisir d'apprendre et de se cultiver. C'est ce qui, au bout du compte, nous rend véritablement libre.
Par opposition, « la déculturation fait disparaître les plaisirs difficiles ». On veut jouir de tout ici et maintenant. On l'aura compris, il y a une forme d'aliénation qui accompagne la déculturation. Ce qui fait dire à Alain Finkielkraut que la « société post-culturelle » dans laquelle nous nous trouvons a pour modèle Eurodisney. C'est le modèle de « l'enfant gâté ». L'exemple donné pour illustration est le propos de Jean-François Kahn qui, pour diagnostiquer la cause de la crise des journaux, a émis l'idée qu'il fallait faire des phrases courtes pour s'adapter au lecteur actuel qui n'a plus le temps de lire. On peut en deviner aisément la cause : la suprématie des jeux informatiques. Pour Alain Finkielkraut, cette culture de la facilité est mal venue en ces temps où on constate globalement que le niveau scolaire ne monte pas avec cette contradiction d'un pays où on compte 80 % d'une tranche d'âge reçus au baccalauréat et une langue qui n'est pas comprise au point qu'il y ait besoin - pour secourir les journaux - de phrases courtes sans aucune référence culturelle. Si on cautionne ce plaisir facile et immédiat, alors, on a un problème. La civilisation doit être apprise, transmise et comprise. Une autre version du philosophe qui avait dit sur une autre antenne « qu'on ne devient pas soi-même par soi-même ». Si on est d'accord avec cette vision de la culture, on devrait remettre au centre de la société, non pas le Politique, mais la Pensée.
Elise Mbock



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